C’était affreux!Pourtant, plein d’une angoisse énorme,Le lendemain, avec ce manuscrit informe,Quand je me présentais devant mes bons parents,Ils prenaient le papier, ouvraient les yeux tout grands,S’écriaient: «C’est superbe!» et, sans dédains ni moues,Embrassaient tendrement leur fils sur les deux joues.Oui, ma page illisible, ils semblaient l’admirer.Et l’on ouvrait l’armoire, et j’en voyais tirerDes trésors, un tambour, un fusil à capsules!Et je m’en emparais, joyeux et sans scrupules,Ne sachant pas alors – pour l’enfant tout est beau –Pourquoi mon père avait toujours un vieux chapeauEt pourquoi la maman, sainte parmi les saintes,Portait des gants flétris et des jupes reteintes.Aux humbles, comme moi nés dans la pauvreté,Je souhaite d’abord avec sincérité,Quand la nouvelle année entreprend sa carrière,Le pain quotidien de la vieille prière;Et puis, pour qu’ils ne soient jamais trop malheureux,Je leur souhaite encor de bien s’aimer entre eux.Du pain et de l’amour! Tout est là. Le pauvre hommeN’a vraiment pas le droit de trop se plaindre, en somme,Si, du berceau d’osier au cercueil de sapin,Toute sa vie, il a de l’amour et du pain.Mes honnêtes parents n’eurent pas davantage;Mais la bonté régnait dans leur cœur sans partage.Des sentiments profonds ils ont connu le prix,Et, si je sais aimer, c’est qu’ils me l’ont appris.Et tel riche, donnant de splendides étrennes,N’éprouve pas leur joie en ces heures sereines,Quand ils payaient, ayant épargné quelques sous,Mon mauvais compliment par de pauvres joujoux. Mes amis, en ce jour qui groupe la famille,Si cher que soit le pain, si peu que le feu brille,Épanouissez-vous, ne devenez pas durs.Quand les enfants viendront vous tendre leurs fronts purs,À défaut de cadeaux, comblez-les de caresses.Entretenez en eux le foyer des tendresses,Comme, en soufflant dessus, on rallume un charbon.Le méchant souffre, et presque aucun homme n’est bonQue grâce aux souvenirs de son enfance aimée,Dont son âme demeure à jamais parfumée.

Morceau à quatre mains

Le salon s’ouvre sur le parcOù les grands arbres, d’un vert sombre,Unissent leurs rameaux en arcSur les gazons qu’ils baignent d’ombre.Si je me retourne soudainDans le fauteuil où j’ai pris place,Je revois encor le jardinQui se reflète dans la glace;Et je goûte l’amusementD’avoir, à gauche comme à droite,Deux parcs, pareils absolument,Dans la porte et la glace étroite.Par un jeu charmant du hasard,Les deux jeunes sœurs, très exquises,Pour jouer un peu de Mozart,Au piano se sont assises.Comme les deux parcs du décor,Elles sont tout à fait pareilles;Les quatre mêmes bijoux d’orScintillent à leurs quatre oreilles.J’examine autant que je veux,Grâce aux yeux baissés sur les touches,La même fleur sur leurs cheveux,La même fleur sur leurs deux bouches;Et parfois, pour mieux regarder,Beaucoup plus que pour mieux entendre,Je me lève et viens m’accouderAu piano de palissandre.

Adagio

La rue était déserte et donnait sur les champs.Quand j’allais voir l’été les beaux soleils couchantsAvec le rêve aimé qui partout m’accompagne,Je la suivais toujours pour gagner la campagne,Et j’avais remarqué que, dans une maisonQui fait l’angle et qui tient, ainsi qu’une prison,Fermée au vent du soir son étroite persienne,Toujours à la même heure, une musicienneMystérieuse, et qui sans doute habitait là,Jouait l’adagio de la sonate en la.Le ciel se nuançait de vert tendre et de rose.La rue était déserte; et le flâneur moroseEt triste, comme sont souvent les amoureux,Qui passait, l’œil fixé sur les gazons poudreux,Toujours à la même heure, avait pris l’habitudeD’entendre ce vieil air dans cette solitude.Le piano chantait sourd, doux, attendrissant,Rempli du souvenir douloureux de l’absentEt reprochant tout bas les anciennes extases.Et moi, je devinais des fleurs dans de grands vases,Des parfums, un profond et funèbre miroir,Un portrait d’homme à l’œil fier, magnétique et noir,Des plis majestueux dans les tentures sombres,Une lampe d’argent, discrète, sous les ombres,Le vieux clavier s’offrant dans sa froide pâleur,Et, dans cette atmosphère émue, une douleurÉpanouie au charme ineffable et physiqueDu silence, de la fraîcheur, de la musique.Le piano chantait toujours plus bas, plus bas.Puis, un certain soir d’août, je ne l’entendis pas.Depuis, je mène ailleurs mes promenades lentes.Moi qui hais et qui fuis les foules turbulentes,Je regrette parfois ce vieux coin négligé.Mais la vieille ruelle a, dit-on, bien changé:Les enfants d’alentour y vont jouer aux billes,Et d’autres pianos l’emplissent de quadrilles.

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