«Oiseau bleu couleur du temps»
Sais-tu l’oubliD’un vain doux rêve,Oiseau moqueurDe la forêt?Le jour pâlit,La nuit se lève,Et dans mon coeurL’ombre a pleuré;O, chante-moiTa folle gamme,Car j’ai dormiCe jour durant;La lâche émoiOù fut mon âmeSanglote emmiLe jour mourant.Sais-tu le chantDe sa paroleEt de sa voix,Toi qui redisDans le couchantTon air frivoleComme autrefois,Sous les midis?O, chante alorsLa mélodieDe son amour,Mon fol espoir,Parmi les orsEt l’incendieDu vain doux jourQui meurt ce soir.(Francis Vielé-Griffin, «Poèmes et poésies»)
IXEnone, j’avais cru qu’en aimant ta beautéOù l’âme avec le corps trouvent leur unité,J’allais, m’affermissant et le coeur et l’esprit,Monter jusqu’à cela, qui jamais ne périt,N’ayant été créé, qui n’est froidure ou feu,Qui n’est beau quelque part et laid en autre lieu;Et me flattais encore d’une belle harmonie,Que j’eusse composé du meilleur et du pire,Ainsi que le chanteur que chérit Polymnie,En accordant le grave avec l’aigu, retireUn son bien élevé sur les nerfs de sa lyre.Mais mon courage, hélas! se pâmant comme mort,M’enseigna que le trait qui m’avait fait amantNe fut pas de cet arc que courbe sans effortLa Vénus qui naquit du mâle seulement,Mais que j’avais souffert cette Vénus dernièreQui a le coeur couard, né d’une faible mère.Et pourtant, ce mauvais garçon, chasseur habile,Qui charge son carquois de sagesse subtile,Qui secoue en riant sa torche, pour un jour,Qui ne pose jamais que sur de tendres fleurs,C’est sur un teint charmant qu’il essuie les pleurs,Et c’est encore un Dieu, Enone, cet Amour.Mais, laisse, les oiseaux du printemps sont partis,Et je vois les rayons du soleil amortis.Enone, ma douleur, harmonieux visage,Superbe humilité, doux-honnête langage,Hier me remirant dans cet étang glacé,Qui au bout du jardin se couvre de feuillage,Sur ma face je vis que les jours ont passé.(Jean Moréas, «Le Pèlerin Passionné»)
XVIBerceuse d’OmbreDes formes, des formes, des formesBlanche, bleue, et rosé, et d’orDescendront du haut des ormesSur l’enfant qui si rendort.Des formes!Des plumes, des plumes, des plumesPour composer un doux nid.Midi sonne: les enclumesCessent; la rumeur finit…Des plumes!Des rosés, des rosés, des rosés!Pour embaumer son sommeilVos pétales sont morosesPrès du sourire vermeil.О rosés!Des ailes, des ailes, des ailesPour bourdonner à son front.Abeilles et demoiselles,Des rythmes qui berceront.Des ailes!Des branches, des branches, des branchesPour tresser un pavillonPar où des clartés moits franchesDescendront sur l’oisillon.Der branches!Des songes, des songes, des songes,Dans ses pensers entr’ouvertsGlissez un peu de mensongesA voir la vie au travers.Des songes!Des fées, des fées, des féesPour filer leurs écheveauxDe mirages, de boufféesDans tous ces petits cerveaux,Des fées! Des anges, des anges, des angesPour emporter dans l’étherLes petits enfants étrangesQui ne veulent pas resterNon anges…